La mort d’un bâtisseur

Si tu as un million de dollars de dettes que tu ne peux pas payer, tu es dans le trouble. Si tu as un milliard de dollars de dettes que tu ne peux pas payer, ce sont tes prêteurs qui sont dans le trouble.

La première fois que j’ai entendu cette boutade, c’était au sujet de Ted Rogers, le bâtisseur de l’empire médiatique qui porte son nom, décédé hier matin. Audacieux jusqu’à la témérité, Ted Rogers n’a jamais hésité à s’endetter par-dessus la tête, pour profiter d’une bonne occasion d’agrandir son empire. Dans les années 1990, on racontait qu’il était probablement l’homme le plus endetté au Canada. Lui ne s’en souciait pas un instant, mais ses banquiers ont probablement passé quelques nuits blanches, en se demandant s’ils reverraient un jour leur argent.

En 2004, par exemple, il a littéralement « volé » Microcell (Fido) à Telus, au prix jugé astronomique à l’époque de 1,4 milliard $ (G$). Au même moment, il rachetait la part de 34 % que le géant américain AT&T détenait dans sa filiale de téléphonie sans fil, là aussi au gros prix de 1,8 G$. Des analystes financiers se demandaient à chaque trimestre, s’il franchirait un jour cette montagne de dettes.

Quand il avait étiré à la limite et même au-delà sa capacité d’emprunt, il continuait d’acheter, mais par échange d’actions. À l’hiver 2000, il avait offert 5 G$ pour acheter Vidéotron et sa filiale TVA, par échange d’actions. La Caisse de dépôt et placement du Québec et son partenaire Quebecor, avaient renchéri avec une offre en argent comptant, et en acceptant de payer la pénalité de 240 millions $ (M$).

Quelques semaines plus tard, les marchés boursiers dégringolaient, en commençant par le secteur des hautes technologies, et l’action de Rogers suivait la débandade, évidemment. La famille Chagnon, propriétaire de Vidéotron, l’avait échappé belle. Rogers en a profité pour prendre de l’expansion dans les Maritimes, grâce aux millions cueillis au passage.

Comme André Chagnon, Ted Rogers était plus visionnaire que gestionnaire. Il avait été le premier, dès le début des années 1960, à miser sur les fréquences FM de radio, comme André Chagnon avait vu avant tout le monde, le potentiel gigantesque du câble coaxial. Les deux bâtisseurs ont eu tout à fait raison.

Dans son nouveau monde, Ted Rogers doit continuer de regarder la privatisation de sa vieille adversaire BCE, en se disant qu’un achat par endettement, ça ne pose vraiment pas de problème à la longue, quand on sait comment s’y prendre.

André Hains